Lors de mon Service Civique au Parc Naturel Régional des Vosges du Nord, mon ami Arthur et moi, avons vécu 6 mois dans une maison un peu isolée dans la forêt. Cette maison était un lieu d’animation et d’éducation à l’environnement, mais comptait aussi avec quelques chambres d’hôtes. Et c’est là que nous habitions.
Lors de notre temps libre, nous passions pas mal de temps à explorer les alentours, ensemble ou seuls. Plus tard, nous partagions et échangions sur nos découvertes. En plus de cela, chacun d’entre nous avait un piège photo, que nous posions régulièrement. Ils nous permettaient d’avoir des yeux sur la forêt même sans être là.


Au fur et à mesure, nous avons commencé à bien connaître la zone et les différentes espèces végétales et animales qui la peuplaient. La richesse de l’endroit se révélait à nous au fil des surprises. Chouettes, martre, cerfs, chevreuils, renards, chat forestiers, pics, putois…; apparaissaient devant nos yeux ou nos pièges photos.




Un jour, Arthur a repéré dans la pente un beau terrier de blaireau aux nombreuses gueules (c’est le nom que l’on donne aux entrées). Ça devait être au début du mois de février. À cette période de l’année et lorsqu’elles ont lieu, les sorties des blaireaux hors du terrier sont rares et strictement nocturnes.

Nous avons donc décidé de poser nos pièges photos de manière à les observer et en apprendre plus sur leurs habitudes, pour nous préparer à un potentiel affût plus tard, au printemps.
Voici quelques vidéos sympas qu’on a obtenu:
Un autre jour, Arthur n’étant pas disponible, je me suis rendu sur place pour poser les deux pièges photos aux alentours du terrier. Le miens en face de celle qui semblait être la gueule principale, et celui d’Arthur à quelques dizaines de mètres de là, face à un rocher avec un creux en dessous, qui me semblait intéressant et pouvoir servir d’abris aux animaux.
Une fois posés, j’ai décidé de m’installer en affût contre un arbre à une trentaine de mètres au dessus, pour tenter malgré la période une observation de blaireaux. Je crois être resté sur place environ 1h30, m’assoupissant par moments. Et je n’ai rien observé. Juste entendu un chevreuil aboyer au fond du vallon. Je n’y ai pas accordé plus d’importance que ça sur le moment, mais ça m’a interpellé car généralement ils le font face à une menace, et là il était tard et il n’y avait probablement personne dans ce coin reculé de la forêt.
Deux semaines plus tard, je suis retourné chercher le pièges photos. En regardant les vignettes sur l’ordinateur, je m’aperçois que le piège photo face au rocher a enregistré plus de 200 vidéos, vides la pluspart. Une petite branche que je n’avais pas vu juste devant n’a pas arrêté de le déclencher…
Un peu frustré, je pense à tout éliminer d’un coup sans vérifier. Mais en finissant de défiler les images, mon regard est attiré par un pelage roux ponctué de noir que je n’ai pas l’habitude de voir. Je n’y crois pas… c’est un lynx! Et il est passé moins d’une heure après avoir posé les pièges!
Il me faut un moment pour réaliser que j’étais sur place à ce moment là. Je n’ai rien vu, rien entendu. Je comprends mieux son surnom de “fantôme de la forêt”. Je cherche à comprendre dans ma tête. Je me souviens de m’être plus ou moins endormi, mais je ne sais pas combien de temps. Puis je repense au chevreuil que j’ai entendu…
Sur la vidéo qui précède celles du lynx, on ne me voit pas. Mais je la soupçonne de s’être déclenchée à mon départ. D’après ça, il serait passé environ 45 minutes après moi. Sur la deuxième vidéo, on l’observe sentir avec attention le sol avant de tourner son regard vers le haut de la pente, à gauche de l’écran. Il m’a peut être repéré lui…
Quant à la première vidéo, on peut observer un marquage à l’urine: au moment où il lève sa queue et colle son derrière contre le rocher, il l’asperge d’urine. Souvent, ce marquage urinaire est précédé d’un marquage « jugal », où le lynx frotte ses joues contre le support visé. Sur la vidéo ci-dessous, prise plus tard en Finlande, on peut observer les deux marquages sur la souche d’un arbre: le jugal (quand il fait tomber la neige avec sa joue) et l’urinaire lorsque la vidéo se coupe.
Comme chez beaucoup d’autres espèces, ce marquage fait office de balisage territorial. Le lynx étant un animal solitaire (exceptés les jeunes et la période de rut), c’est un moyen de communication important. Il permet d’une part de délimiter un territoire et de le signifier aux autres lynx, mais aussi de faire savoir à ces autres à qui il appartient, qu’ils soient de potentiels adversaires ou de potentiels partenaires.
Pour les scientifiques, c’est un indice important et un moyen d’avoir plus d’informations. Des échantillons d’urine, de poils, de fèces, de sang, de salive; peuvent être récoltés et utilisés pour des analyses génétiques. Cela fait partie du suivi dit « non-invasif ». On analyse des échantillons prélevés dans l’environnement après le passage d’un animal, et non pas directement sur lui. Le suivi au piège photo et l’identification d’empreintes en font aussi partie.
Face au suivi « invasif », qui implique la pluspart du temps la capture de l’animal, cette méthode permet de réduire le dérangement, les moyens logistiques et financiers, et de découvrir ou de confirmer la présence d’une espèce rare ou discrète, comme le lynx, qui pourrait passer inaperçue autrement. Toutefois, ils sont complémentaires et souvent les deux sont utilisés. Les résultats des analyses génétiques, quant à eux, peuvent nous renseigner sur un tas de choses à l’échelle de l’individu (identité, sexe, santé, liens de parenté) et de la population (viabilité et diversité génétique, santé).


Cependant, il n’y a pas que les scientifiques qui s’intéressent à ces indices. Pour les naturalistes ils sont aussi d’une grande valeur. C’est d’ailleurs de cette manière que j’ai obtenu des vidéos de lynx en Finlande. Là-bas, en hiver, les conditions d’enneigement sont idéales pour le pistage. Si il s’arrête de neiger et que la neige ne fond pas, il est possible de suivre une même traque (le ou les mêmes individus) pendant plusieurs jours. De cette manière, en tombant à plusieurs reprises sur des traces de lynx à un même endroit, j’ai compris qu’il faisait partie de l’itinéraire de marquage territorial d’un individu, qui revenait plus ou moins régulièrement dans la zone.
Ensuite, les vidéos obtenues au piège photos permettent parfois d’observer des comportements intéressants. Sur celles ci-dessous, on peut constater deux choses:
-La communication à travers le marquage territorial a aussi lieu entre différentes espèces. Ici, le lynx et le renard.
-Le lynx marche parfois exactement dans ses pas ou ceux d’un autre lynx, pour dépenser moins d’énergie dans la neige.
Pour contextualiser: alors que je suivais les traces d’un lynx sur son itinéraire de marquage, je tombe sur un rocher qu’il a marqué à l’urine et qui est bien placé pour poser un piège photo. Je décide donc de le poser.
Sur la vidéo de gauche, on observe que le renard sent un à un plusieurs points dans la zone. Dans un premier temps, il s’intéresse à la partie basse du rocher, qui semble à une hauteur adaptée à un renard pour sentir, marquer, et ainsi communiquer avec les autres de son espèce. Puis, arrive un moment où il se tourne vers la caméra pour sentir un trou dans la neige: c’est une des empreintes de lynx que je suivais avant de poser le piège photo. Ensuite, comme par réflexe, il relève son regard et se retourne vers le rocher pour le sentir un peu plus haut, à un endroit qui semble moins adaptée à un renard pour marquer, et qui correspond probablement au marquage de lynx. D’ailleurs, quelques secondes après, lorsqu’il marque à son tour, on voit que ce point est bien au dessus de son derrière et du point qu’il marque.
Sur la vidéo de droite qui date du lendemain, un lynx apparaît en marchant dans ses propres pas ou ceux d’un autre individu, avant de venir sentir le rocher. Une fois au rocher, il s’intéresse d’abord au marquage du renard, puis fini par sentir le point placé plus haut, qui semble plus adapté à un lynx. Malheureusement, les batteries du piège photo ne supporte pas très bien les grands froids et je n’ai pas eu la suite de la vidéo. Mais on peut imaginer que le lynx à lui aussi marquer le rocher avant de repartir.
En pistant sur cette portion, j’ai pu osbserver ce phénomène plusieurs fois. Les traces de renard et de lynx se suivaient, se mélangeaient et s’arrêtaient aux mêmes endroits pour marquer. À ces endroits on pouvait voir des points jaunes à différentes hauteurs.
Pour en revenir au premier lynx, nous savions de par notre activité au Parc que certains individus issus du projet de réintroduction dans le Palatinat, en Allemagne, avaient traversé la frontière et s’étaient installé dans les Vosges du Nord, ou y passaient parfois. Moins d’une dizaine… Au vu de l’étendue du territoire et de la discrétion de l’animal, l’idée de le voir relevait plutôt de la plaisanterie avant cette découverte.
Nous avons appris plus tard que l’individu était en fait un des deux jeunes de Lycka, première femelle reproductrice dans les Vosges du Nord, nées l’année précédente. Il était à ce jour non sexé. Les lynx ont un pelage particulier qui, lorsqu’il a des tâches, agit comme une sorte d’empreinte digitale ou pièce d’identité. Chaque lynx a un motif unique. Ces dernières années des logiciels ont été developpés et il est aujourd’hui possible d’identifier avec certitude un individu lorsque les images utilisées sont adéquates.
À partir de ce moment là, l’idée de le voir pour de vrai ne m’a plus vraiment quitté. J’ai commencé à chercher des indices: points de marquage, poils, empreintes, restes de prédation… Il m’est arrivé de trouver des poils et des marquages, mais sans en être totalement sûr. Et c’est finalement quelques jours avant mon départ, en mai, que je suis tombé sur de belles empreintes. Non loin de là ou nous l’avions filmé quelques moi auparavant.


Aujourd’hui, plus de trois ans après, j’ai pu le filmer à d’autres reprises ailleurs, mais je n’ai toujours pas eu la chance de le voir en vrai. Et je n’ai probablement jamais été aussi près que lors de cet affût…
Pour l’anecdote, j’ai eu l’occasion de retourner sur place quelques fois depuis, et par curiosité j’ai laissé un piège photo exactement au même endroit. Cette fois ci, pas de trace du lynx, mais de belles images de son petit cousin le chat forestier en train de faire ses griffes:
